L E O F A N Z I N E O Q U I O M E T O L A O C U L T U R E O E N O S A C H E T S

19.8.14

[GUEST 6] Un vent de créativité souffle sur les ruines de Christchurch

[GUEST 6 : Ariane]


Ils avaient tout fait pour m’en dissuader.
Tenté d’attirer mon attention vers la nature environnante.
Voulu m’emmener à l’autre bout de la ville, celui qui tenait encore debout.
Mais surtout, surtout, "ne t’approche pas du centre de Christchurch", m’avaient-ils avertie. "Il n’y a plus rien à y voir, on te dit. Tout est détruit depuis le tremblement de terre de 2011". Rien à faire : peu importait les conseils de mes nouveaux amis néo-zélandais, il fallait que j’aille voir par moi-même. "Ne t’attends pas à grand-chose", avaient-ils soupiré.

Embarquée dans un bus presque vide, j’ai su que j’approchais de l’épicentre avant même d’y parvenir : le bruit des marteaux-piqueurs, machines à mortier et autres engins à construire faisait déjà résonner mon crâne.
"Pas loin de la gare des bus, tu trouveras une mignonne petite librairie", m’avait renseigné un ami voyageur. Avant d’ajouter avec un brin d’ironie : "si elle existe toujours..."
Eh bien, force m’est de constater qu’elle n’existe plus.
En fait, plus grand-chose n’existe. Les rues sont pavées de devantures éventrées, de vitres fissurées, de façades en miettes.
Les immeubles encore debout se font lentement dévorer par les mauvaises herbes. De longues étendues jonchées de débris laissent imaginer d’anciennes bâtisses, aujourd’hui rayées de la carte. Pas un chat dans cette partie de la ville. Le cœur serré devant un tel champ de ruines, je comprends enfin les avertissements de mes nouveaux amis.

16.8.14

[GUEST 5] L'ébénisterie

[GUEST 5 : Kastel JB]

Milos se lève à 4 heures du matin, comme d'habitude. C'est une belle journée qui s'annonce. Il prend soin de ne pas déranger son fils et sa femme qui dorment encore.

En chemin, Tsane le rejoint. Ils se connaissent depuis longtemps, c'est avec lui qu'il décida de fonder l'ébénisterie. Jeunes et volontaires, la chance n'a jamais été avec eux. A 14 ans, ils travaillaient à la ferme du père de Milos, mais les relations avec l'Autriche-Hongrie étaient mauvaises, si mauvaises que le commerce de porc avait fait faillite en Serbie, poussant les deux hommes à la porte. Eux, ils ne s'intéressent pas à cela, la nation, le voisin, ce n'est pas important. Ce qui importe, c'est d'avoir un métier et de pouvoir vivre paisiblement.

En 1912, ils échappèrent aux combats en étant affectés aux cuisines. Finalement, la connaissance du porc les avait peut-être sauvés. Malheureusement, ils perdirent de nombreux amis, des proches. Vladimir le fils du boucher, Dino le fonctionnaire, Nikolas l'étudiant étaient tombés dans cette guerre. Mais ils redoutent encore plus la prochaine, elle arrive, elle est proche et elle sera terrible. Depuis l'attentat qui a eu lieu à Sarajevo, le conflit va éclater, et là, ils savent qu'ils ne seront pas épargnés. Avec leur atelier situé sur les berges du Danube, ils voient l’Autriche-Hongrie de l'autre coté de la rive.

En chemin, Milos interpelle son ami : "J'ai vu Dragomir hier, il m'a demandé si tu avais terminé de réparer la chaise des Milanovic."
Il lui répond d'un ton aigri  "Il commence à m'emmerder celui-la, j'ai d'autres réparations à faire avant de m'occuper de ses proches. Ce planqué aime que les choses soient faites pour lui mais n'aime jamais se mouiller.
- Je sais. Mais c'est un client qui paye bien
-Et moi, quand les Autrichiens arriveront, je pourrais me payer un billet pour me cacher en France ou en Grèce ? C'est toujours les mêmes qui payent ; nous ! La chair à saucisse, tandis que les gros restent à se pavaner en haut de la rue Knez Mihailova. Il y a deux ans, c'était ça. Nous avons eu de la chance toi et moi. Et crois-moi, cela ne se reproduira pas ! Même si nous sommes aux cuisines, le front sera là, les canons pointés vers nos maisons et nos familles. Les Radosevic sont déjà partis dans les montagnes, je pense que je vais faire la même chose.
- Au fond, nous ne sommes pas sûrs que les Autrichiens attaquent. Et puis, tu ne vas pas me laisser seul avec l'atelier ?
-Je m'en fous que ce petit Bosnien ait tué l'autre là, ce qui m'importe c'est ma famille et ma maison."
Ils entrent tous deux dans l'atelier, comme si la conversation n'avait pas eu lieu.

11.8.14

[GUEST 4] La platitude léthargique de l’espace-temps soleil

[GUEST 4 : David]

L’ombre floue

Le soleil derrière les arbres projetait une ombre floue sur le trottoir.
J’attendais mon bus, encore en retard.
Je m’étais réveillé assez tôt et dans une bonne forme, chose étonnante chez moi. Peu après, j’ai reçu un paquet que j’attendais, un sac à dos, bleu avec des attaches vertes et un rabat noir. Il est très agréable à porter et peut facilement contenir mon carnet à dessins et mes fournitures d’art.
Je n’ai pas envie d’aller à ce cours, je vais encore fournir une œuvre médiocre, je le sais.
Je n’aime pas la médiocrité, elle me rappelle toutes les erreurs que j’ai pu faire par le passé.
Depuis midi environ je baigne dans une léthargie venue de nulle part. Mon cou me fait mal et je ne peux plus sentir les muscles de mon bras droit. Mes genoux tremblent et j’ai l’esprit lent, embrouillé, exactement comme cette ombre sur le sol.
J’allume une dernière cigarette pour me calmer après que le conducteur du bus précédent ait refusé de m’ouvrir les portes, il était en plein milieu du rond point, oui, mais à l’arrêt, j’aurais dû frapper un peu plus fort sur cette vitre, mais j’ai vite abandonné. J’ai pris le tramway pour arriver ici, en espérant rattraper le bus. Je l’ai quand même raté, alors j’attends le prochain.
Il fait chaud, je commence à transpirer dans mon blouson en cuir, vivement que cette journée se termine. Après mon cour je dois aller à la bibliothèque de la ville, où je travaille depuis six mois, je me demande combien de livres j’ai rangé dans ce laps de temps.
Je ne me pose pas les bonnes questions.
Ranger me convient, remettre l’objet à sa place destinée, ordonner, trier, classifier, c’est autant une action du corps que de l’esprit. À chaque rangée de romans, une partie de mes pensées se démêlent, la bobine de fil s’étale, s’étend. La perspective.
Un livre, une pensée, un livre, une pensée, l’acte égalitaire, pur.
On sous estime toujours trop le rangement.

8.8.14

[GUEST 3] Welcome to Warp Zone !

[GUEST 3 : Eva]

J'ai cessé d'être une enfant le jour où un garçon a mis sa langue dans ma bouche pour la première fois.

Enfin, je crois.
Peut-être aussi que c'était le jour où j'ai acheté mon premier soutien-gorge.
Celui où Guillaume, mon voisin de latin, a sorti son sexe de son caleçon pour me le montrer avec un grand sourire pendant qu'on récitait la première déclinaison.
Celui où j'ai dû dérouler un préservatif sur un concombre devant toute ma classe pendant un exposé sur les contraceptifs.
Celui où j'ai suspecté que Ricky Martin était homosexuel.

Tout ça la même année. En 2002.

On est en 2014, j'ai 24 ans et si je pose la question, c'est pour répondre à celle d'un ami qui me demandait récemment quand j'avais cessé d'être une petite fille et quand j'avais cessé d'être une adolescente. Comme si la vie était une sorte de jeu vidéo balisé où vous évoluez, de niveau en niveau, jusqu'au boss final. Vous terminez le niveau "Baiser avec la langue" et vous quittez le monde de l'enfance. Vous apprenez l'attaque "Remplir une déclaration d'impôts" et vous quittez le monde de l'adolescence.
Mais admettons.
Pour l'enfance, facile. Je crois que c'est à partir du moment où je peux retracer toute ma vie sans aucun trou de mémoire.