L E O F A N Z I N E O Q U I O M E T O L A O C U L T U R E O E N O S A C H E T S

1.10.14

Eyjafjallajökull

Au début du mois, je suis partie escalader en solitaire l'Eyjafjallajökull. Vous savez, le fameux volcan islandais qui avait embêté tout le monde en 2010. Un trek de plus de 20 km sur les deux montagnes les plus jeunes du monde, où j'ai dû braver le vent, la pluie et le froid glaciaire. J'ai même dû traverser une glissante étendue de glace sans aucune visibilité. C'était un peu une idée de merde, de partir comme ça toute seule un jour de mauvais temps à plus de mille mètres d'altitude. Soit. Mais après avoir enfin redescendu le volcan et avalé une soupe de champignons au pied d'une cascade, j'ai ressenti une sorte de fierté grisante. Je me suis dit que putain, ouais, je l'avais fait. J'avais grimpé l'Eyjafjallajökull.

Dernièrement, nous avons accompli pas mal de choses dont nous sommes fières. Ma collègue helvète a passé un sacré cap en terminant son bachelor et en trouvant un master qui l'intéresse. Ça a été une période de grands questionnements, qu'elle a enfin osé affronter pour en sortir plus mature. Elle a appris à prendre du recul, à réfléchir davantage. Son voyage au Rwanda a sûrement joué un rôle dans l'histoire. Et puis elle s'est mise au jogging et a réussi un examen de solfège bien balèze, ce n'est pas rien. Pour ma part, j'ai vécu ce qu'on appellera, sans trop se fouler, une "année charnière". J'ai terminé mes études et réussi mon mémoire pour lequel je m'étais énormément investie et étais partie seule plus d'un mois dans les Balkans. J'ai aussi pu me prouver que je pouvais me construire une nouvelle vie ailleurs, en Belgique, loin de ma famille et de mes amis, et c'est rassurant de pouvoir se dire qu'on est capable de se plaire à d'autres endroits. Et j'ai grimpé l'Eyjafjallajökull.

Plus nous avançons, plus nous nous rendons compte qu'il y a encore d'autres défis. Une montagne en cache une autre. La vie est un putain d'Himalaya. Alors on chausse nos meilleures chaussures de marche et on fonce. Nous sommes plus parées. Pour TEA c'est la même chose. On se félicite d'avoir cinq ans d'activités avant de se rendre compte que rien n'est acquis, qu'il faut toujours davantage travailler, défricher, se creuser la tête, pour proposer quelque chose qui plaît, et dont on est fières. Parce que le fait que TEA existe encore, qu'on ait des lecteurs formidables comme vous, c'est un énorme accomplissement en soi.

Quand j'étais en haut du volcan, j'ai à un moment perdu la trace du sentier. Impossible dans la brume épaisse de voir la balise jaune suivante. J'ai failli paniquer, c'était facile de perdre son sang froid, mais une force dont je n'avais jamais pris conscience jusqu'alors m'a forcée à continuer. Tout droit. Et quelques minutes plus tard, j'ai enfin trouvé un nouveau piquet jaune. J'ai pleuré de joie. Parce qu'on a beau vouloir se prouver qu'on est fortes, c'est pas toujours facile. On a besoin parfois de balises, de signes qui nous rassurent et nous redonnent un coup de pied au derrière. Un peu comme cette playlist avec des femmes qui en imposent et des chansons qui nous inspirent. Rentrée 2014, on va se battre.



12.9.14

[GUEST 15] La vie de château

[GUEST 15 : Noémie]

Il est très difficile d'être comédienne. Tout le monde le sait. L'un des aspects les plus difficiles de ce métier est selon moi d'accepter qu'il existe des énigmes totales dont tout le monde se contente, et que personne ne tente de résoudre. Par exemple, lorsqu'on est une femme dans le milieu de l'audiovisuel, on a tout intérêt à être libérée sexuellement (comprenez ''prête à se montrer nue dans des positions explicites''), mais si on l'est trop, on ne pourra jamais plus exercer cette profession, ou alors seulement dans un domaine qui n'emploie les facultés intellectuelles que de... De personne en fait.

Le mois dernier, je passe un casting pour une grosse série américaine distribuée par Canal+ qui traitera de la vie à la cour du Roi Soleil. Le showrunner américain (un showrunner aux Etats-Unis est un scénariste et producteur, une sorte de big boss total) a dû déceler dans ma prestation un talent extraordinaire. Durant le casting m'est donnée une page de texte à apprendre en deux minutes. Je fais de mon mieux pour tout mémoriser. Il s'agit d'une scène d'amour pour laquelle un comédien anglais me donnera la réplique. Je me lance. Je réussis triomphalement mes trois premières phrases. Ma quatrième réplique m'échappe complètement. Le stress, probablement, ou juste mon cerveau qui prend ses congés payés, comme ça lui arrive une fois par semestre. Je pense en toute honnêteté que ce moment silencieux et horriblement gênant a duré un million de secondes. A mon grand soulagement, le showrunner m'arrête enfin. Émerveillé, enthousiaste, américain, il déclare que ce regard est la plus belle chose, la plus intense, que j'ai achevé ce matin. J'écope du rôle.

Madame de Maintenon, dernière amante de Louis XIV, ne se posait pas tant de questions sur ses qualités d'actrice.

10.9.14

[GUEST 14] L'insoumis

[GUEST 14 : Louise, avec les lumières d'Emma]
illustration : Iris Marchand
"Connard, chien, espèce de connard ! Oui toi, c’est à toi qu’je parle ! Pourquoi, t’as un problème avec ça ?! Toi, si seulement tu m'approches encore une fois j’te tue dans la seconde !"

Un coup de tête. Le connard était par terre, le sang coulait déjà de son nez, brisé net. Ça avait fait un bruit d’enfer. Il était carrément sonné et ne comprenait pas encore qu’il venait de se faire casser la gueule par un mec comme Jacques qui hurlait des injures à qui voudrait bien l’entendre.
Il avait pourtant rien fait le connard, juste une petite provocation dans un bar la nuit. Mais il savait pas qu’avec Jacques il fallait pas jouer à l’homme. Il savait pas qu’avec lui il fallait juste fermer sa gueule, rester à l’affut et baisser les yeux, surtout les soirs d'été quand l'air dehors est trop lourd et t'enferme.
Pourtant tout avait commencé tranquillement. Ils buvaient tous les deux, chacun de leur côté, ils ne s’étaient même pas vus. Et puis Jacques avait dragué la mauvaise fille, celui de ce pauvre con qui s'était senti le roi du monde, le maître de cette nana même pas belle. Le type à commencé à s'exciter tout seul quand il a vu Jacques tourner autour de son bout de viande et lui montrer son plus beau sourire, prêt à l’embarquer et à la faire passer par la porte de derrière. La pauvre, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle était flattée comme jamais, elle écartait déjà les cuisses avec juste un sourire, juste son sourire à lui, complètement ravageur. Alors l’autre avait déboulé avec sa tête d’imbécile, son polo blanc d’imbécile. Forcément, tout d'un coup, Jacques a senti brûler son sang, il a senti monter l'envie, c'était le moment de jouer un peu au méchant, de s'écorcher les mains sur sa gueule et de s’essuyer de tout son rouge dégueulasse sur ce foutu polo blanc.
Coup de tête envoyé, Il a juste eu le temps de s’échapper en bon loubard un peu flemmard. Les amis du connard étaient assez stupides et lâches pour hésiter entre sauter à la gorge du fou enragé ou porter secours à leur frère tombé au front, hurlant comme un gamin effrayé face à la mort. C'était juste un coup de boule en pleine gueule, pas de quoi en faire histoire.

8.9.14

[GUEST 13] Il paraît qu'Hello Kitty n'est pas un chat

[GUEST 13 : Anne]

C'est un jour qu'il attendait. Dans cette salle de sous-sol mal éclairée, à la peinture des murs passées, Boris se lève, s'installe au pupitre. Et il prend la parole.
"Bonjour, moi c'est Boris.
- Bonjour Boris, répond le public d'une voix morne.
- Si je suis ici aujourd'hui c'est pour vous dire que ça y est. J'ai vaincu mon addiction."
La salle applaudit, machinalement. Boris sourit malgré tout, et continue :
"Ça faisait 8 ans... Maintenant j'espère pouvoir mener une vie saine et rangée. Je ne m'étais pas rendu compte que je me détruisais petit à petit. C'est vrai au début c'est génial ! Les cinq premières années ont été fantastiques ! J'ai rencontré plein de monde grâce à ça, découvert de nouveaux lieux, je me suis amusé ! J'ai même fait ami avec des écureuils, vous vous rendez compte ? La sixième année a été plus rude. Mais je m'en suis sorti. Et j'ai cru que c'était fini, que je ne replongerai pas. Et puis finalement si. Un mois plus tard. Et là... Là, je n'ai vraiment pas vu le temps passer. Il a défilé sous mes yeux, très vite, comme si je n'avais aucun contrôle. J'ai cru arrêter à un moment, mais non. C'était plus fort que moi. Alors voilà, huit ans. Mais aujourd'hui je dis stop. J'arrête. Je sais que mes amis seront là pour m'aider si je risque de replonger. J'ai du soutien et de la volonté. Promis, je ne ferai plus d'études."
Les applaudissements se font entendre, certains relèvent la tête à ce moment là, semblant sortir un peu de leur torpeur : le discours est fini. Il faut applaudir.